
par Amal Djebbar
An VI de l'ère Covid
Flash info - 09 h 18 - Soldes : -70% sur l'envie
Je ne sais comment cela se passe ailleurs. À Châlons-en-Champagne, le commerce pratique l'ascèse. Peu d'articles en solde, et surtout peu de clients. Entrer dans une boutique relève du geste archéologique : on fouille, on observe, on ressort bredouille.
Le centre commercial du centre-ville inspire une inquiétude feutrée. Le vide y est souverain. Quelques échoppes éphémères tentent d'écouler des vêtements froissés à prix humiliés. Les rues, elles, se débarrassent des décorations de Noël. Les chalets en bois plient bagage. La fête est finie, le hangover demeure.
Les nouvelles enseignes ? Du fast-food. Un alignement discipliné. Demolition Man avait prévenu. Pizza Hut, c'est donc ça, la modernité : manger vite, penser lentement.
Flash info - 12 h 12 - Poules contre logistique mondiale
Rue Léon Bourgeois, le tabac fait de la résistance. On y vend désormais des œufs. Bio. Direct producteur. La surprise est entière, presque émouvante. Pas de pénurie ici, mais une régularité tranquille : livraison quotidienne, œufs frais, monde encore compréhensible.
Ainsi, quand la campagne se retrouve à sec, la ville, paradoxalement, pond encore. Il faut croire que le progrès aime les détours.
Flash info - 14 h 59 - Votre argent vous remercie d'attendre
Je me souviens très précisément de ma banque, il y a vingt ans. Elle avait des murs pleins, des visages, une fonction. Aujourd'hui, elle a été relookée jusqu'à la disparition. En agence, ils sont toujours trois. Vingt-cinq ans maximum. Branchés. Coupe mulet pour les uns, casque de gamer pour les autres. Le futur en service minimum.
Ils récitent des phrases standardisées avec une application molle. Je n'y peux rien. C'est comme ça. Ces formules provoquent des migraines immédiates. Quand je demande quelque chose, je sens que j'importune. Que j'existe de trop.
Il y a cette employée, surtout. Soupirs, absence totale de sourire. Quand c'est elle, je serre les dents.
La banque est devenue un lieu vide, sans âme, où l'on quémande son propre argent avec la gratitude forcée d'un mendiant poli.
Flash info - 14 h 59 - Même les arnaques ont évolué
À force de bloquer les numéros des démarcheurs - fenêtres, panneaux solaires, isolation des combles, sans oublier les amendes imaginaires à régler d'urgence -, on finit par gagner un silence relatif. Quand, par inadvertance, je décroche encore, j'emploie la formule définitive : je suis locataire et je n'ai pas de voiture. La conversation meurt instantanément.
Puis un jour, une voix étrange. Elle répond, mais à côté. Polie, insistante, légèrement décalée. Et soudain, l'évidence : ce n'est personne. C'est une IA. Le déclic est brutal. Nous y sommes. Même le harcèlement téléphonique a été automatisé.
L'invasion ne fait plus de bruit. Elle appelle.
Nous entrons dans l'ère de l'illusion totale. Bientôt, le vrai et le faux partageront la même voix, le même visage, la même intonation rassurante. Il ne restera plus qu'un brouillard dense, où l'on se noiera doucement, entre le vide et la peur - sans même être certain qu'ils soient authentiques.
Flash conscience - 21 h 57 - Stratégie globale, dégâts locaux
Rappel utile : nous ne sommes que des pions.
Sur l'échiquier mondial, la partie est déjà écrite.
Et comme toujours, nous finirons rôtis, farce comprise.
Reste à savoir qui tient les pièces blanches ou les noires.
Ou si le jeu continue encore, une fois le plateau vidé.
La lumière s'éteint, mais personne n'annonce la fin.
Photo d'illustration : Raphaël, Détail (derrière les anges), La Madone Sixtine, dite Madone de Dresde, vers 1513.