02/04/2025 ssofidelis.substack.com  11min #273594

Pourquoi le Hamas résiste à toutes les exigences étrangères de reddition

Pourquoi le Hamas résiste à toutes les exigences étrangères de reddition

Par  le correspondant de The Cradle en Palestine, le 1er avril 2025

Alors que les exigences de reddition soutenues par les États-Unis se multiplient et que les négociations de cessez-le-feu échouent face aux sabotages et aux trahisons régionales, le Hamas campe sur ses positions, privilégiant la résistance à l'exil, alors même que Gaza brûle et que les États arabes s'alignent pour sceller son destin.

The Cradle a appris de sources bien informées proches du Hamas qu'une récente proposition américaine, remise au haut responsable politique du Hamas, Khalil al-Hayya, actuellement basé à Doha, a été catégoriquement rejetée. L'offre, qui appelait à la reddition du mouvement de résistance palestinien et au départ de ses dirigeants de la bande de Gaza, a été rejetée par le Hamas par ces mots : "Qu'ils fassent ce qu'ils veulent".

Le lendemain, le 30 mars, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a publiquement promis d'intensifier les frappes sur Gaza, renforçant ainsi le blocus et les bombardements. À l'aube, alors que les Palestiniens se préparaient à célébrer l' Aïd al-Fitr, une fête marquant la fin du ramadan, Gaza a subi l'un des plus intenses pilonnages de la guerre. Des explosions ont retenti dans toute la bande de Gaza, provoquant l'effondrement d'habitations et des ondes de choc jusqu'à Beersheba et dans le Néguev.

La proposition américaine aurait inclus un sauf-conduit pour les combattants du Hamas et leurs familles, des garanties financières et des mesures de protection contre les assassinats. Lorsque le Hamas a rejeté l'offre, Washington en a informé Tel Aviv, incitant Netanyahu à intensifier ses visées bellicistes : le Hamas doit soit désarmer, soit être contraint à l'exil permanent, conformément à la  doctrine du déplacement du président américain Donald Trump. En théorie, Netanyahu semble déterminé à obtenir ces deux résultats.

Faux espoirs et promesses bafouées

Malgré les affirmations des médias israéliens faisant état de progrès dans les négociations de trêve depuis le 27 mars et les spéculations sur un cessez-le-feu coïncidant avec l'Aïd, la réalité n'a été marquée que par de nouveaux massacres perpétrés par l'armée occupante. Aucune trêve à court ou à long terme ne s'est concrétisée.

Néanmoins, grâce à la pression soutenue de l'Égypte, un accord reste possible, aussi ténu soit-il. La volonté arabe de mettre fin au conflit à Gaza, soutenue par les  Émirats arabes unis et appuyée par l'Arabie saoudite et la Jordanie, bien que contestée en partie par l'Égypte, tient à la volonté de faire table rase du dossier au nom de la normalisation régionale avec Tel-Aviv.

Netanyahu, cependant, continue de saboter chaque initiative. Il n'accepte que ce qui sert son unique objectif : son maintien au pouvoir. La guerre doit continuer quoi qu'il en coûte, même si un sondage de la chaîne israélienne Channel 12 révèle que 69 % des Israéliens soutiennent un accord de paix global pour ramener tous les prisonniers et mettre fin à la guerre, et que  70 % disent ne plus faire confiance au gouvernement Netanyahu.

La dernière proposition de l'Égypte prévoit la libération de cinq prisonniers israéliens encore en vie en échange de prisonniers palestiniens, et un cessez-le-feu de 40 jours. Cette trêve permettrait l'évacuation des civils blessés via Rafah et la réintroduction de l'aide humanitaire à Gaza. Le Hamas a accepté, mais a demandé 50 jours et la libération d'un prisonnier palestinien tous les 10 jours. L'État d'occupation a refusé.

Des sources ont informé The Cradle que les exigences israéliennes sont incohérentes et contre-productives. Tel Aviv a insisté tour à tour sur la libération de 10 prisonniers vivants, puis de 11, certains vivants, d'autres morts, avant de proposer un cessez-le-feu de 40 jours, déstabilisant les médiateurs et bloquant les négociations.

Avant de rejeter l'accord de reddition, le Hamas a informé, via des intermédiaires qataris et égyptiens, de l'état de santé du prisonnier américano-israélien Alexander Idan. Pourtant, l'envoyé de Washington dans la région, Steve Witkoff, n'a fait aucune allusion aux pressions que les États-Unis pourraient exercer sur Israël pour qu'il accepte une proposition compatible avec les positions du Hamas. Au contraire, le message perçu à Doha, au Caire et à Gaza est celui de l'indifférence américaine. Il semble que l'attention de Washington soit plus plus focalisée sur les champs de bataille d'Ukraine et du Yémen.

La complicité arabe atteint de nouveaux sommets

Middle East Eye a récemment  fait état de l'offre de la Jordanie d'expulser 3 000 membres du Hamas de Gaza, de désarmer les autres factions de la Résistance et de confier le pouvoir à l'Autorité palestinienne (AP) basée à Ramallah. The Cradle a confirmé de manière indépendante que le roi Abdallah II de Jordanie a adopté une posture particulièrement agressive durant le mini-sommet de Riyad, s'alignant sur les Émirats arabes unis pour exiger l'éradication du Hamas : "Ils pensent qu'ils vont rester".

Cependant, c'est Abu Dhabi qui s'avère être le véritable moteur du changement de stratégie des États-Unis, ses manœuvres radicales contre Gaza suscitant même l'inquiétude de ses alliés. Le Caire, par exemple, aurait demandé l'aide de l'Arabie saoudite pour contenir les Émiratis, tandis que l'Autorité palestinienne (AP) basée en Cisjordanie et soutenue par les États-Unis, bien que désireuse de voir tomber le Hamas, craint d'être mise sur la touche dans le processus.

Des sources égyptiennes décrivent un lobbying agressif des EAU pour le déplacement immédiat des Gazaouis, tandis que la quantité d'aide humanitaire acheminée par les postes-frontières israéliens a diminué, malgré une dérogation accordée à Abou Dhabi pour ces livraisons - dérogation désormais refusée même à la Jordanie. Pendant ce temps, la coordination EAU-Israël se poursuit au plus haut niveau, explorant des "scénarios" excluant délibérément l'acheminement de l'aide, malgré les appels répétés de l'Égypte.

Selon les sources :

"Les Émiratis prennent des mesures inappropriées qui menacent les intérêts égyptiens, la sécurité nationale et même directement la cause palestinienne, mais nous ne pouvons pas nous exprimer et affronter directement Abou Dhabi pour de nombreuses raisons. Les Égyptiens craignent maintenant que les Émirats arabes unis tentent de concrétiser des plans ambitieux consistant à déstabiliser la bande de Gaza de l'intérieur en encourageant les manifestations contre le Hamas et en créant des affrontements entre la population et la Résistance. Ils ont même financé par l'intermédiaire d'Israël tout Gazaouï souhaitant manifester contre le Hamas".

Le Caire pense qu'Abou Dhabi est encore plus désireux que Tel-Aviv de réaliser et de financer le plan de déportation de Trump, selon les sources de The Cradle. L'Égypte  refusant d'ouvrir ses frontières à des expulsions massives, les plans alternatifs américano-israéliens prévoient d'évacuer les Gazaouis par la mer vers Chypre, puis vers des pays tiers. Selon certains observateurs, les cartes d'évacuation de l'armée d'occupation ne pointent plus vers Rafah, mais vers la Méditerranée.

Abou Dhabi a même sondé un État africain - par ses propres canaux - au nom d'Israël pour qu'il accepte les Gazaouis déplacés.

Même l'Égypte, traditionnelle solution de repli du Hamas, a montré des signes de désengagement depuis que le mouvement de la Résistance a suspendu ses opérations contre Israël. Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdel Ati, a récemment déclaré que "les factions ne gouverneront plus Gaza", la première déclaration officielle égyptienne sur la gouvernance d'après-guerre, jusqu'alors orientée vers un "comité de gestion" incluant indirectement le Hamas.

Prochaine étape : fragmenter la Cisjordanie occupée

Le quotidien hébreu Yedioth Ahronoth a révélé les plans d'Israël pour fragmenter la Cisjordanie occupée en cités-États autonomes,  démanteler l'Autorité palestinienne et la remplacer par des conseils locaux. Le projet commencerait à Hébron (Al-Khalil), où Israël a l'intention d'installer une direction locale complaisante travaillant directement avec l'occupant.

Le plan aurait été discuté durant une réunion secrète aux Émirats arabes unis qui a réuni des chefs de colonies juives de Cisjordanie et des responsables émiratis lors d'un iftar du ramadan.

Cette démarche s'inscrit dans la lignée des  politiques annexionnistes prônées par le ministre israélien des Finances d'extrême droite, Bezalel Smotrich. Les Émirats arabes unis semblent jouer un rôle de plus en plus actif, multipliant les accusations de corruption contre l'Autorité palestinienne tout en resserrant les liens avec le mouvement des colons juifs, contournant ainsi le gouvernement israélien. Cette stratégie délibérée met à mal toute prétention de normalisation avec le monde arabe pouvant favoriser la création d'un État palestinien.

"Avec l'aide de Dieu, nous continuons à mener une révolution de normalisation et de réglementation dans les colonies", aurait déclaré Smotrich. "Au lieu de nous cacher et de nous excuser, nous hissons les couleurs, nous construisons et nous colonisons. C'est une autre étape importante sur la voie de la souveraineté effective en Judée-Samarie".

Au cours du ramadan, une délégation des colonies de Cisjordanie s'est rendue à Abou Dhabi et a rencontré le Dr Ali Rashid al-Nuaimi, membre du Conseil national des Émirats arabes unis, l'ambassadeur d'Israël Yossi Sheli, des hommes d'affaires émiratis et des influenceurs des réseaux sociaux.

Le journal israélien a également cité le chef du conseil des colonies, Yisrael Gantz, qui a déclaré :

"Un nouvel ordre mondial s'impose, qui nécessite de nouvelles alliances et une réflexion originale".

La délégation n'a pas révélé grand-chose, mais selon Yedioth Ahronoth, elle a cherché à assurer aux responsables des Émirats arabes unis que la normalisation ne nécessite pas d'évacuation des colonies juives. Les liens des Émirats arabes unis avec les chefs des colonies, comme le président du conseil de Naplouse, Yossi Dagan, remontent à plusieurs années, avec des contrats commerciaux établis sous l'administration Trump. Les colons contournent désormais ouvertement Tel Aviv pour traiter directement avec les capitales du golfe Persique.

Le Hamas se prépare à l'ultime combat

Avec une famine aux proportions catastrophiques, un soutien régional en baisse et des fronts de la Résistance largement soumis,  à l'exception du Yémen, le Hamas est désormais confronté à un dilemme. Le mouvement, soumis à des pressions internes et externes l'incitant à capituler, affirme que la reddition reste impensable.

Des sources au sein du groupe affirment que même certaines entités liées aux Frères musulmans les ont exhortés à se rendre, invoquant l'ampleur de la dévastation. Mais le refus du Hamas ne concerne pas sa survie ou sa continuité politique, mais la sauvegarde de l'idée même et de la pratique de la Résistance. Accepter l'exil signifierait non seulement la fin du Hamas, mais aussi la liquidation de la lutte armée palestinienne, toutes factions confondues.

Pire encore, non seulement la capitulation n'empêcherait pas les déplacements massifs, mais elle les accélérerait. L'effondrement de Gaza aurait des répercussions en Cisjordanie occupée, à Jérusalem-Est et dans les territoires de 1948, préfigurant l'acte final de la cause palestinienne.

Bien que la dernière proposition de trêve puisse réduire le nombre de prisonniers de guerre israéliens vivants détenus par la Résistance (estimé à 20 sur 59), le Hamas ne l'a acceptée que pour soulager les souffrances des Palestiniens et gagner du temps. Mais le mouvement ne se fait aucune illusion : Israël n'a pas l'intention d'arrêter l'offensive, d'autant qu'il bénéficie du soutien politique et militaire total de l'administration Trump.

Le Hamas est déterminé à poursuivre le combat quel qu'en soit le prix.

"Quitte à être éliminés", déclare une source à The Cradle, "que ce soit en combattant honorablement, et non en exil".

Ils citent les  massacres des camps de réfugiés de Sabra et Chatila en guise de sinistre leçon : quand l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a quitté le Liban, les résidents des camps sans défense ont été massacrés. La différence aujourd'hui, c'est que le Hamas est sur sa propre terre, parmi son propre peuple.

Sur le plan tactique, la Résistance a réorienté ses opérations. La présence israélienne à Gaza restreint le champ de bataille, laissant peu de marge de manœuvre. Les Brigades Qassam ont désormais recours aux embuscades, attendant que les troupes pénètrent dans des zones urbaines fortement peuplées, et tirent des roquettes à intervalles irréguliers pour maintenir la pression psychologique, notamment en diffusant des vidéos de prisonniers israéliens destinées à nuire au gouvernement d'occupation.

Le combat se poursuit, et le Hamas a bien l'intention de le mener jusqu'au bout.

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