
par Mounir Kilani
Jamais l'espace public occidental n'a été aussi saturé de discours.
Jamais les plateaux n'ont autant parlé.
Jamais les experts n'ont autant commenté, analysé, moralisé.
Et pourtant, jamais le réel n'a été aussi difficile à nommer clairement, à penser à voix haute.
Ce paradoxe n'est pas un accident.
Il est la nouvelle mécanique du pouvoir : le spectacle, ce discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux permanent.
Il ne se nourrit plus du silence imposé, mais d'une prolifération de paroles qui noie, submerge, parle à ta place - jusqu'à l'asphyxie intellectuelle.
Nous n'avons plus affaire à la censure qui bâillonne.
Nous faisons face à la censure qui parle pour toi, qui parle avant toi, qui parle plus fort que toi.
Jamais censure n'a été plus parfaite.
L'opinion n'est plus autorisée à se faire connaître quand il s'agit d'un choix qui affecte la vie réelle.
La Censure Parlante
La parole est devenue le premier champ de bataille.
Dans les conflits d'aujourd'hui, la guerre ne commence plus sur le terrain.
Elle commence sur les plateaux, dans les studios climatisés, derrière des micros à 3000 euros.
Éditorialistes, experts autoproclamés, commentateurs permanents : leur mission n'est pas d'informer.
Elle est de définir le cadre moral dans lequel le réel sera autorisé à être perçu.
De décider ce qu'il est permis de penser quand on regarde les images des destructions - car le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre personnes, médiatisé par des images.
La guerre n'est plus une tragédie.
Elle devient une nécessité. Une obligation. Parfois même un devoir moral.
Celui qui la soutient est du «bon côté de l'Histoire».
Celui qui la questionne devient suspect, complice, traître.
Le doute, autrefois vertu intellectuelle, est désormais une tache morale, un sceau d'infamie.
Quand la guerre devient posture éthique, toute critique devient immorale par définition - le spectacle expose alors l'essence de toute idéologie : l'appauvrissement, l'asservissement et la négation de la vie réelle.
L'irresponsabilité protégée
Les promoteurs de l'escalade ne risquent rien.
Ils ne seront ni mobilisés, ni déplacés, ni endeuillés.
Ils n'auront jamais à gratter la terre pour y descendre un fils de 19 ans, un frère, un voisin.
Ils peuvent hurler «il faut en finir !» le matin et commenter un match ou une série le soir.
La mort qu'ils célèbrent n'entre jamais dans leur salon.
Ils ont le luxe de l'indignation sans le prix du sang.
C'est leur irresponsabilité fondamentale.
Non pas une faute personnelle, mais une irresponsabilité institutionnelle du spectacle.
La guerre moderne a inventé une figure nouvelle :
le combattant verbal à risque zéro.
Il peut appeler à la guerre, se tromper, soutenir des stratégies désastreuses - sans jamais en payer le prix ni rendre de comptes.
Il déclare la guerre depuis un studio climatisé... et rentre dîner avec ses enfants - pendant que, sur un plateau du soir, un éditorialiste chevronné martèle que «l'escalade est inévitable» et que «nous devons frapper plus fort» - avant de passer au commentaire d'un match de foot ou d'une série Netflix, sans que sa vie, son quartier ou son avenir familial n'en soient jamais affectés.
- pendant que le spectacle organise partout l'incertitude et la fausse conscience du temps.
Le réel existe toujours
Les morts sont là.
Les destructions sont documentées.
Les déplacements de population sont connus.
Mais certaines conclusions deviennent impossibles à formuler publiquement.
On peut évoquer les victimes.
Pas l'inutilité stratégique de la guerre.
On peut parler de souffrances.
Pas de responsabilité politique directe.
On peut déplorer.
Pas remettre en cause.
Ce n'est pas l'information qui manque.
C'est la permission de relier les points.
Ainsi se met en place une censure d'un type nouveau :
la censure par délégitimation morale.
Les mots existent encore, mais ils deviennent toxiques.
Les prononcer expose immédiatement à l'étiquetage, à l'amalgame, à l'exclusion symbolique - parfois à la ruine économique.
Dire que la prolongation du conflit pourrait coûter des dizaines de milliers de vies supplémentaires sans gain stratégique décisif ? Vous voilà taxé de «complice de l'agresseur» ou de «pacifiste naïf».
Questionner l'utilité d'armer jusqu'au bout une partie sans perspective de victoire ? Vous passez instantanément du côté des «traîtres à l'Europe» ou des «idiots utiles».
Évoquer l'inutilité stratégique de certaines opérations prolongées, ou le bilan humain disproportionné ? Immédiatement catalogué comme «antisémite» ou «apologiste du terrorisme», même quand on condamne les attaques initiales.
Neutraliser plutôt que convaincre
Dans ce système, le pouvoir ne cherche plus à convaincre.
Il neutralise.
Les voix dissidentes ne sont pas réfutées sur le fond.
Elles sont disqualifiées, isolées, asphyxiées financièrement.
Sanctions bancaires, déréférencement, interdictions professionnelles, pression sociale : la répression moderne est administrative, économique et sociale.
Elle ne vise pas à interdire la parole.
Elle vise à rendre son exercice invivable.
Le message implicite est limpide :
vous pouvez parler, mais vous en assumerez seuls le coût - tandis que le spectacle produit la passivité généralisée et l'autocensure massive.
Le système huilé
Le système est désormais parfaitement huilé :
- Élites médiatiques → narration morale obligatoire
- Réalité → filtrée, fragmentée, aseptisée
- Dissidence → neutralisée sans combat
- Consensus artificiel → sacralisé comme unique horizon possible
Bilan comptable implacable
- Ceux qui veulent la guerre → zéro facture
- Ceux qui veulent la paix → tous les frais
C'est là que se situe la véritable responsabilité morale.
Non dans un crime visible, mais dans une architecture de la parole qui rend la violence acceptable, la critique suspecte, et la paix indécente.
Bilan du spectacle
Le pouvoir contemporain ne tue pas avec des balles.
Il tue avec des mots qui rendent les balles acceptables.
Et quand les derniers corps seront froids, il restera encore des plateaux pour expliquer pourquoi il n'y avait pas d'alternative - car le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n'exprime finalement que son désir de dormir.
Pourtant, le réel existe toujours.
Il saigne, il hurle en silence, il refuse l'oubli.
Tant qu'il respire encore, un autre récit reste possible - non par miracle, mais par obstination brute face à la machine qui veut tout noyer.