
Par Ahmad Ibsais, le 8 janvier 2026
Sur les faux cessez-le-feu, les bébés gelés, les pièges diplomatiques et le génocide rebaptisé "légitime défense".
Un mot revient sans cesse dans les déclarations internationales sur Gaza, un mot que les diplomates et les journalistes ne se lassent pas d'utiliser comme si le répéter à l'infini allait le rendre réel : cessez-le-feu. Les États-Unis ont négocié un "cessez-le-feu" en octobre 2025. Le "cessez-le-feu" tient bon, affirment les responsables. Israël s'est engagé à respecter le "cessez-le-feu". Nous devons passer à la phase deux du "cessez-le-feu".
Pendant ce temps, à Gaza, où ce "cessez-le-feu" est censé être en vigueur, Israël a commis 969 violations documentées de l'accord, tué au moins 418 Palestiniens, blessé plus de 1 100 autres, bombardé des quartiers d'habitation, étendu son contrôle militaire au cœur du territoire, annoncé son intention d'établir des colonies dans le nord de Gaza et interdit à 37 organisations humanitaires, dont Médecins sans frontières (MSF), d'opérer dans la bande de Gaza. Mais bien sûr, appelons cela un cessez-le-feu.
L'absurdité sémantique serait cocasse si des bébés ne mouraient pas de froid dans des tentes inondées pendant que la communauté internationale se félicite d'avoir obtenu la paix. Ce n'est pas un cessez-le-feu avec des violations, c'est un génocide avec une meilleure stratégie de communication. L'expression "cessez-le-feu" sert de couverture diplomatique, permettant à Israël de continuer à anéantir Gaza tandis que le monde présente la violence comme une exception plutôt que comme une pratique systématique, comme la violation d'un accord plutôt que le prolongement de la même politique sous une autre étiquette.
Et cela fonctionne parfaitement. Chaque fois qu'Israël bombarde un bâtiment ou tue une famille, la réaction internationale n'est pas "Israël continue de commettre un génocide", mais plutôt "Israël a violé le cessez-le-feu pour tuer un membre non identifié du Hamas" (parce que c'est forcément le Hamas le problème). Le cadrage joue ici un rôle essentiel, transformant l'extermination en cours en une violation technique du protocole, un problème susceptible d'être géré par la pression diplomatique plutôt qu'en exigeant l'arrêt effectif des agissements d'Israël. BIEN QU'IL SOIT NÉCESSAIRE D'ARRÊTER ISRAËL PAR TOUS LES MOYENS.
Mais le plus pervers dans le fonctionnement de ce cessez-le-feu, c'est qu'Israël ne se contente pas de le violer en toute impunité. Il cherche délibérément à provoquer une riposte du Hamas pour pouvoir prétendre que c'est lui qui a violé le cessez-le-feu, et s'en servir pour justifier de le rompre officiellement et de reprendre les hostilités. Tout ce dispositif n'est qu'un piège. Israël continue de tuer des Palestiniens, d'étendre son contrôle territorial, de raser des maisons et de bloquer l'aide humanitaire, de rendre l'existence invivable, en attendant que le Hamas exerce son droit légitime de résister à l'occupation. Dès que le Hamas répond à l'une de ces provocations, le cessez-le-feu est "officiellement" rompu et Israël peut lancer une nouvelle offensive massive avec la bénédiction internationale, car c'est le Hamas qui a violé l'accord.
Le 29 octobre 2025, Israël a tué 109 Palestiniens ce jour-là, dont 52 enfants, l'un des jours les plus meurtriers du soi-disant cessez-le-feu. Le prétexte était un échange de tirs à Rafah qui a coûté la vie à un soldat israélien. Car les soldats des FIO sont des gens moraux qui n'occupent pas illégalement un territoire et ne commettent pas de génocide. La branche armée du Hamas a souligné qu'Israël contrôle la région de Rafah, que les combattants palestiniens n'avaient aucun contact avec cette zone et que l'incident s'était entièrement déroulé sur le territoire contrôlé par Israël. Mais qu'importe. Trump a qualifié la réaction d'Israël de "riposte" et a déclaré qu'"ils devaient riposter".
La logique est conçue pour être unidirectionnelle. Lorsque Israël tue des centaines de Palestiniens pendant le "cessez-le-feu", lorsqu'il bombarde une école hébergeant des enfants, ce sont des violations, mais le "cessez-le-feu" est maintenu. Quand un soldat israélien meurt en territoire contrôlé par Israël dans des circonstances que personne ne peut vérifier, cela devient le prétexte à des représailles massives. Et si le Hamas répondait aux attaques incessantes d'Israël par autre chose que des déclarations, s'il ripostait aux forces qui bombardent ses quartiers, démolissent ses maisons ou bloquent l'aide humanitaire, cela serait considéré comme une violation du "cessez-le-feu" par le Hamas et Israël aurait alors le feu vert pour mettre fin à cette mascarade.
C'est pourquoi Israël continue d'avancer, de repousser la ligne jaune plus profondément dans les zones urbaines, de bombarder les infrastructures civiles, de créer des conditions de misère et de désespoir telles qu'une riposte armée devient inévitable.
Le génie de ce piège tient au fait que le Hamas est condamné quoi qu'il fasse. S'il ne répond pas aux attaques incessantes d'Israël, Israël poursuit son lent génocide sous couvert du "cessez-le-feu", continue d'affamer la population et d'annexer des territoires tandis que la communauté internationale célèbre le processus de paix. S'il répond, s'il exerce son droit de résistance, il sera accusé d'avoir mis fin au "cessez-le-feu" et Israël s'en servira comme justification pour une dévastation telle que l'année écoulée passera pour modérée.
La même dynamique se rejoue depuis des décennies.
L'accord lui-même a été conçu pour aboutir à ce scénario. Il prévoyait l'entrée de 600 camions d'aide humanitaire par jour à Gaza. En réalité, la moyenne quotidienne est de 253 camions, soit moins de la moitié de ce qui a été promis. Israël bloque la viande, les produits laitiers, les légumes, les médicaments, les tentes, les matériaux de construction, tout ce qui pourrait permettre aux Palestiniens de survivre dans la dignité ou de reconstruire un semblant de vie normale. Mais le chocolat, les chips et les boissons gazeuses circulent librement, car rien ne symbolise mieux un "cessez-le-feu" que de laisser une population mourir lentement de faim en conservant la façade du souci humanitaire.
Le Dr Thaer Ahmad, médecin urgentiste qui a travaillé à Gaza, décrit la réalité de l'enclave :
"Le monde doit cesser de considérer le mot 'cessez-le-feu' comme une garantie de sécurité alors que les habitants de Gaza vivent sous les bombardements, assiégés, dans des conditions qui ne peuvent que leur causer davantage de souffrances et de désespoir".
Nous voyons des bébés mourir d'hypothermie parce qu'Israël n'autorise pas l'entrée de vêtements chauds ou de tentes convenables à Gaza, nous voyons des familles se réveiller dans des abris inondés sans nulle part où aller, nous voyons la création délibérée de conditions où l'hiver lui-même devient une arme. Au moins 16 personnes sont mortes pendant les tempêtes de décembre, dont un nourrisson de deux semaines retrouvé "froid comme la glace" dans une tente inondée, et un bébé prématuré de 29 jours mort d'hypothermie malgré les efforts désespérés de sa famille pour le maintenir au chaud. Ce ne sont pas des morts naturelles, ce sont des meurtres politiques, le résultat prévisible du blocage des matériaux qui permettraient de survivre à une tempête hivernale.
Israël bloque le bois, le contreplaqué, les sacs de sable, les pompes à eau, toutes les fournitures de première nécessité indispensables pour renforcer les abris ou faire face aux inondations, affirmant qu'il s'agit d'articles "à double usage" qui pourraient d'une manière ou d'une autre être utilisés comme armes. Ce qu'ils ont fait après avoir bombardé Gaza en 2014. Un sac de sable serait apparemment une menace pour la sécurité. Une pompe à eau pourrait être utilisée à des fins terroristes. L'absurdité est le but recherché, l'exercice du pouvoir est si arbitraire et cruel qu'il n'a même plus besoin de faire sens, il suffit qu'il soit accepté. La communauté internationale est soit trop stupide pour voir ce piège se refermer, soit complice. Probablement les deux.
Et tout cela est accepté. La communauté internationale regarde 27 000 tentes inondées ou détruites, 13 000 familles à nouveau à la rue, 795 000 personnes en danger immédiat à cause du froid et des inondations, et sa réponse consiste à pousser Israël à autoriser davantage d'aide tout en continuant à qualifier la situation de "cessez-le-feu". Dix pays, dont la Grande-Bretagne, la France et le Canada, ont publié une déclaration commune exprimant leur "grave préoccupation" face à la "nouvelle détérioration de la situation humanitaire", qualifiant les conditions de "catastrophiques" et "épouvantables", mais ils continuent à parler de "cessez-le-feu". Sans sanctions, sans intervention militaire, sans l'isolement d'Israël et la fin de l'occupation, ces déclarations sont vides de sens. Les habitants de Gaza ne peuvent pas manger de déclarations. Les déclarations ne peuvent libérer notre peuple.
La Cour internationale de justice a rendu des mesures provisoires en janvier 2024, estimant qu'Israël commet vraisemblablement un génocide à Gaza. Ces mesures exigeaient d'Israël qu'il prévienne les actes génocidaires, empêche et punisse l'incitation au génocide et autorise l'aide humanitaire à entrer à Gaza. Israël a ignoré chacune de ces mesures. La Cour les a réaffirmées à plusieurs reprises. Israël continue de les ignorer. En octobre, la Cour a rendu un avis consultatif rejetant les accusations d'Israël contre l'UNRWA et déclarant explicitement qu'Israël a le devoir de ne pas entraver l'aide apportée par les agences des Nations unies. Israël a réagi en maintenant ses restrictions à l'égard de l'UNRWA et en interdisant désormais à 37 autres organisations humanitaires toute activité à Gaza. Médecins sans frontières, l'une des plus grandes organisations médicales de Gaza, qui prend en charge environ 20 % des lits d'hôpitaux et un tiers des naissances, est désormais interdite. Le Conseil norvégien pour les réfugiés, CARE International, l'International Rescue Committee et Oxfam sont tous expulsés. Israël affirme que ces organisations n'ont pas fourni d'informations suffisantes sur leur personnel, alléguant que certains auraient coopéré avec le Hamas, ce qui revient à accuser littéralement toutes les organisations qui opèrent à Gaza et documentent ce qui s'y passe. Le motif est évident : les organisations qui sont témoins et rendent compte des crimes israéliens sont accusées de terrorisme et expulsées, ce qui complique la documentation du génocide en cours et permet à la communauté internationale de maintenir plus facilement la fiction du cessez-le-feu.
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Le cessez-le-feu sert également de couverture à Israël pour étendre physiquement son contrôle sur Gaza, et faire avancer l'annexion territoriale, son objectif de toujours. Depuis le début du cessez-le-feu, Israël a systématiquement repoussé la "ligne jaune", la frontière censée séparer les zones contrôlées par Israël des zones civiles, plus loin à l'intérieur de Gaza. Dalia Abu Ramadan, qui écrit depuis la ville de Gaza, raconte avoir assisté en direct à la fuite des familles d'Al-Shujaiya alors que les forces israéliennes avançaient et que les tirs d'artillerie s'intensifiaient, pour revenir et trouver des blocs de béton placés à 500 mètres à l'ouest de l'emplacement initial de la ligne jaune. L'armée israélienne a déplacé les bornes jaunes, étendant la zone qu'elle contrôle dans l'est de la ville de Gaza de 300 mètres supplémentaires à l'ouest dans les quartiers résidentiels.
Et puis le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, en annonçant son intention d'établir de "nouveaux avant-postes militaires et agricoles" dans le nord de Gaza, des colonies destinées à remplacer celles évacuées en 2005. Il a précisé que la brigade d'infanterie Nahal sera déployée dans ces avant-postes potentiels, et qu'Israël n'a pas l'intention de se retirer totalement de Gaza. Cela contredit directement les termes de l'accord de cessez-le-feu qui exige le retrait israélien, mais Katz l'a dit quand même parce qu'il sait, comme tout le monde, que le cessez-le-feu n'est qu'une mise en scène, que personne ne va réellement en appliquer les termes, alors pourquoi ne pas simplement annoncer les plans de colonisation dès maintenant ? Et si cette annonce provoque une réaction du Hamas, tant mieux, ce sera la justification toute trouvée.
La même chose se produit en Cisjordanie. En décembre, le cabinet de sécurité israélien a approuvé 19 nouvelles colonies en Cisjordanie occupée, y compris la réactivation de deux avant-postes du nord démantelés en 2005. La presse israélienne a rapporté que ces mesures ont été "coordonnées à l'avance avec les États-Unis", ce qui en dit long sur ce que les États-Unis entendent par "soutenir le cessez-le-feu". La violence des colons en Cisjordanie a atteint des niveaux records en 2025, avec plus de 260 attaques en un seul mois, soit une moyenne de huit par jour. Rien que pendant la saison de la récolte des olives, 150 attaques de colons contre des Palestiniens et leurs biens ont été recensées, soit plus du double du nombre enregistré l'année précédente. Plus de 4 200 oliviers ont été vandalisés ou détruits. Plus de 75 villes et villages ont été attaqués.
L'ONU a enregistré près de 1 500 attaques de colons contre des Palestiniens depuis le début de l'année 2025, 232 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes et les colons en Cisjordanie, dont 52 enfants, et plus de 1 700 attaques ont fait des victimes ou causé des dégâts matériels.
Israël a également publié des appels d'offres pour près de 5 700 logements dans des colonies cette année, un record historique, soit environ 50 % de plus que le précédent pic enregistré en 2018. Ces projets pourraient accueillir environ 25 000 colons supplémentaires dans des colonies réservées aux Juifs en Cisjordanie. Peace Now décrit ceci comme l'expansion systématique d'une structure coloniale, et ils se montrent diplomates car ce qui se passe en réalité, c'est l'achèvement d'une annexion en cours depuis des décennies, qui s'est simplement accélérée pendant une période où le monde est censé se focaliser sur le maintien de la paix. Et plus particulièrement pour provoquer des réactions de nature à mettre fin à la paix.
Le statut juridique de tous ces éléments est sans ambiguïté. Toutes les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée, y compris à Jérusalem-Est, sont illégales au regard du droit international et constituent des crimes de guerre en vertu du Statut de Rome.
Le "cessez-le-feu" permet aussi aux pays tiers de revendiquer des succès dans la résolution du conflit, de mettre en avant l'accord comme preuve de leurs initiatives en faveur de la paix, alors même que le génocide continue et s'intensifie et qu'Israël s'efforce activement de le relancer officiellement. Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté en novembre la résolution 2803 approuvant le plan de Trump pour Gaza, créant deux nouveaux organes de gouvernance qui fonctionneraient en coordination avec Israël, instaurant ainsi une nouvelle forme de contrôle étranger sur les Palestiniens. La résolution ne mentionne pas le génocide, ne propose aucun mécanisme de responsabilité pour les crimes de guerre, permet de contourner les structures d'aide existantes et accorde aux États-Unis le contrôle sur l'avenir de Gaza.
Mais un génocide ne se résorbe pas, on ne peut pas reconstruire tant que la destruction se poursuit, et on ne peut pas attendre d'une population qu'elle accepte l'extermination sans se défendre. Israël a détruit des bâtiments dans les camps de réfugiés de Zeitoun, Tuffah, Maghazi et Nuseirat pendant le "cessez-le-feu". Des navires de guerre ont tiré sur des pêcheurs au large des côtes de Gaza. Les bombardements d'artillerie se sont poursuivis dans plusieurs secteurs. L'armée de l'air israélienne a tiré des missiles près du camp de réfugiés d'Al-Bureij. Tout a été documenté, tout s'est produit pendant le cessez-le-feu.
La question n'est pas de savoir si Israël viole le cessez-le-feu. La question est de savoir s'il y a jamais eu un cessez-le-feu ou si ce mot sert simplement à permettre à tous de regarder ailleurs pendant que les tueries se poursuivent à une intensité légèrement moindre, sous de meilleurs prétextes. Quand on peut tuer 109 personnes en une journée et que le président américain qualifie cela de représailles justifiées, quand on peut affamer plus d'un million de personnes et appeler cela un contrôle de sécurité des biens à double usage, quand on peut interdire toutes les grandes organisations humanitaires et appeler cela de la lutte contre le terrorisme, quand on peut annoncer des plans de colonisation dans un territoire dont on est censé se retirer pour revenir dessus dans la foulée, on ne viole pas un cessez-le-feu, on agit dans un cadre conçu pour légitimer tout ce qui s'y passe, tout en préparant le terrain pour la suite.
Ainsi, les bébés continueront de mourir de froid dans des tentes inondées et les familles continueront d'être bombardées dans leurs abris pendant le cessez-le-feu, tandis que la ligne jaune grignote toujours plus sur leurs terres.
Traduit par Spirit of Free Speech