09/01/2026 reseauinternational.net  10min #301340

 Complots Us contre l'Amérique latine (I) : Explosion de l'Uss Maine (1898)

Complots Us contre l'Amérique latine (Iii) : Opération Brother Sam (1964)

par Antoine Marcival

Le président du Venezuela Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores ont été enlevés le 3 janvier 2026 par les États-Unis d'Amérique, pays dont la fondation par des repris de justice, des bigots et des génocidaires fait décidément toujours plus sens. Deux choses à noter : en France, le mouvement trotskiste Révolution Permanente (RP), énième scission du NPA, a fait parler de lui. Alors qu'il s'est aussitôt incrusté avec ses drapeaux bien (trop) visibles dans les manifs en faveur du Venezuela, beaucoup de militants à gauche n'ont pas oublié que le mouvement, en particulier sur son site étonnamment riche en contenu (7 langues disponibles !...), n'a pas cessé de hurler avec les loups US contre le Venezuela. Lors de son intervention au cours de la manifestation du 3 janvier place de la République à Paris, le leader de RP Anasse Kazib, qui n'a rien trouvé de mieux que de vanter le fait que son mouvement n'avait jamais soutenu Nicolas Maduro ( en effet...), s'est fait copieusement huer. Deuxième chose : la présidente par intérim du Venezuela Delcy Rodriguez a dénoncé, dans un de ses discours faisant suite à l'enlèvement de Nicolas Maduro, une «attaque comportant, manifestement, la marque du sionisme». Ce qui n'a pas manqué d'entraîner les habituels procès en antisémitisme. Et n'a bien sûr nullement incité nos pleureurs crocodilesques habituels à plutôt s'interroger sur le caractère décidément toujours plus fasciste du mouvement sioniste.

Toujours est-il que, du côté des États-Unis et de Donald Trump, les militants et sympathisants du mouvement MAGA passent toujours plus pour les dindons de la farce. L'homme qu'ils ont porté aux nues, présenté comme le résistant ultime contre l'État profond, ne s'avère qu'une vulgaire carpette, au service des génocidaires de la colonie juive de Palestine occupée, un manipulateur et un belliciste dont la démence ne paraît pas avoir de limites. Mais que les trumpistes ou ex-trumpistes se rassurent : dans le portrait de famille des présidents américains, Donald Trump ne dépare assurément pas, au milieu d'une ribambelle de crapules sans foi ni loi, cumulant les coups d'État, les invasions militaires et les attentats sous fausse bannière destinés à placer sous la coupe réglée de leur empire de la honte et du sang le continent latino-américain.

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Cet article reprend l'entrée no 25 de l'essai Index obscurus : deux siècles et demi de complots 1788-2022, publié aux  éditions JC Godefroy en janvier 2024. Ce livre s'attache à démontrer combien l'utilisation péjorative du terme «complotiste» n'a pas de sens : les complots, très souvent par le biais d'attentats sous fausse bannière, pullulent dans l'histoire humaine, et particulièrement dans l'histoire occidentale moderne.

Longtemps appelé les «États-Unis du Brésil», le Brésil fut d'abord le territoire des Indiens Guaranis et Tupis. Ce sont ces derniers que rencontrent l'explorateur Pedro Alvares Cabral et ses hommes au moment d'atteindre ce nouveau continent amené à s'appeler «Amériques». La flotte portugaise d'exploration se trouve alors sur les côtes du futur État de Bahia, près d'une colline à qui est donné aussitôt le nom de monte Pascaol, «mont de Pâques» (l'arrivée des Portugais sur les rivages du Brésil eut en effet lieu le 22 avril 1500, en pleine semaine de Pâques). Très vite, les colons venus d'Europe utilisent les autochtones pour la récolte de la canne à sucre puis doivent importer des esclaves en provenance d'Afrique afin d'augmenter la production : entre 1550 et 1850, les Portugais déportent cinq millions d'esclaves noirs en direction du Brésil. Le 12 octobre 1822, l'Empire du Brésil est proclamé, ce qui déclenche un conflit de trois années avec les armées du Portugal. L'indépendance du Brésil est reconnue le 29 août 1825. La République quant à elle est proclamée le 15 novembre 1889, mettant fin à l'Empire et instaurant le pouvoir dit des «coronels», riches hommes d'affaires et propriétaires terriens («fazendeiros») qui exercent une domination quasi féodale sur les territoires qu'ils possèdent. Les élections ne servent à cette époque qu'à entériner leur pouvoir et les lois n'ont pour seule visée que de favoriser le commerce.

Plusieurs révoltes ont lieu au cours des années 1920 visant à mettre fin à ce règne des «coronels». La révolution d'octobre 1930 aboutit à la fin de ce qui a été surnommé la República Velha (la «Vieille République»). Mais l'Estado Novo («État nouveau»), instauré par Getulio Vargas en 1937 et appelé également Troisième République, est profondément anticommuniste : les syndicats sont abolis et le droit du travail s'inspire de la Charte du Travail de Mussolini. Surnommé «Père des pauvres» par la propagande, Getulio Vargas mettra néanmoins en œuvre un certain nombre de réformes comme la nationalisation des ressources pétrolières, la journée de huit heures, le vote secret et le droit de vote pour les femmes. Autant de mesures qui vont lui valoir l'inimitié des secteurs conservateurs proches des latifundistes et de l'armée. À la suite notamment du doublement du salaire minimum au début de l'année 1954, des colonels publient un «manifeste à la nation» dit «Manifeste des Colonels», entraînant la démission du ministre du Travail João Goulart. Getulio Vargas, mis sous pression par l'armée, se suicide dans la nuit du 24 août 1954. Pour justifier son geste, il écrit : «Je suis devenu dangereux pour les puissants d'aujourd'hui et pour les classes privilégiées. Vieux et fatigué, j'ai préféré rendre mes comptes au Seigneur, non pas des crimes que j'ai commis, mais des puissants intérêts que j'ai contrariés, parce qu'ils s'opposaient aux intérêts nationaux, parce qu'ils exploitaient, impitoyablement, les pauvres et les humbles». Contre toute attente, l'armée n'effectue pas de coup d'État et se contente de la désignation du conservateur João Café Filho au poste de président.

Par la suite, alors que João Goulart doit prendre, en tant que vice-président, la succession du président démissionnaire Jânio Quadros (menacé parce qu'il avait refusé de soutenir les États-Unis dans l'opération désastreuse de la baie des Cochons), l'armée l'accuse de complicité avec le parti communiste et souhaite empêcher son investiture. Une mobilisation populaire dite «Campagne pour la légalité» permet toutefois à João Goulart d'être désigné président le 7 septembre 1961. Mais Goulart doit aussitôt affronter les milieux réactionnaires du Brésil (armée, église, latifundistes, riches industriels) de même que l'hostilité des États-Unis, qui s'accroît considérablement à partir de 1962. Goulart a en effet refusé de soutenir le blocus et les sanctions mises en place par Washington contre Cuba. Son cas s'aggrave lorsqu'il nationalise les filiales brésiliennes des compagnies US de téléphone et d'électricité International Telephone and Telegraph Corporation (ITT) et American and Foreign Power Company (AMFORP), notoirement inefficaces et surprofitables. Un affront évidemment intolérable pour la Maison-Blanche : comment le président brésilien peut-il oser privilégier les intérêts de sa population plutôt que ceux des riches propriétaires étasuniens ?

Si la CIA finance avec la plus grande générosité les campagnes des candidats opposés à Goulart lors des élections fédérales et régionales d'automne 1962, l'option d'un coup d'État militaire est désormais très sérieusement envisagée à Washington. Les États-Unis savent pouvoir compter sur l'appui des forces de l'ordre : tandis que la police brésilienne est en partie formée par des agents de la CIA, l'armée brésilienne - ouvertement proaméricaine - dispose depuis 1949 d'une École supérieure de la Guerre fondée sur le modèle du National War College. L'armée US a évidemment la haute main sur celle-ci et elle y enseigne entre autres les doctrines de sécurité nationale définies à Washington et visant à empêcher l'instauration du communisme dans les pays dits du «monde libre». L'ambassadeur US Lincoln Gordon écrit en 1962 au département d'État : «Des actions secrètes sont en cours pour organiser des manifestations afin de créer un sentiment anticommuniste au Congrès, au sein de l'armée, de la presse et des groupes catholiques». Au début de l'année 1964, c'est notamment l'association réactionnaire Campanha da Mulher pela Democracia (CAMDE), «Campagne de la Femme pour la Démocratie» [sic], qui organise des «Marches des familles avec Dieu pour la Liberté» [resic].

João Goulart annonce en mars 1964 de nombreuses réformes, en particulier agraires, parmi lesquelles le «décret de la SUPRA» qui exproprie les terres en bordure de routes et de chemins de fer afin de les confier à des familles de paysans pauvres. Cette mesure fait enrager la presse, aux ordres des riches propriétaires : «Il n'y a qu'une seule chose à dire à Goulart : «Partez !»» écrit l'éditorialiste du Correio da Manhã. Le journal Folha de S. Paulo s'emporte contre Goulart qui, avec ses réformes, est en passe de «détruire les institutions démocratiques» [sic]. Après le coup d'État militaire contre Goulart, le Jornal do Brasil écrira pour sa part : «Depuis hier s'est installée dans le pays une véridique légalité, légalité que l'autorité n'a pas voulu préserver, en la violant dans ce qu'elle a de plus fondamental : la discipline et la hiérarchie militaire. La légalité est avec nous et non pas avec l'autorité alliée des communistes». Avis qui sera pleinement partagé par O Globo qui parlera au sujet du coup d'État des militaires de «révolution démocratique». N'est-ce pas d'ailleurs l'ambassadeur US Lincoln Gordon, encore lui, qui informa ses supérieurs en mars 1964 qu'on était toujours plus proche du moment où le président Goulart ferait «une tentative désespérée pour imposer une dictature totalitaire» ? Dès lors, le coup d'État militaire était inévitable afin de protéger la démocratie...

En l'occurrence, ledit coup d'État est lancé le 31 mars 1964 par le général Olímpio Mourão Filho, ancien membre du mouvement fasciste Action intégraliste. Il fait marcher ses troupes de Juiz de Fora en direction de Rio de Janeiro. Le golpe bénéficie de l'appui du Pentagone, au travers de l'opération appelée «Brother Sam». Celle-ci met à disposition des militaires putschistes une flotte de guerre placée au large de São Paulo et composée d'un porte-avions, l'USS Forrestal, d'un porte-hélicoptères et de six destroyers. Des pétroliers doivent également permettre de livrer du carburant si les partisans de Goulart bloquent la société Petrobras. Un escadron d'avions de transport militaire C-135, de chasseurs et d'avions de ravitaillement renforce l'appui opérationnel aux putschistes. De fait, les forces loyales au président Goulart et à la constitution sont si peu nombreuses au sein de l'armée brésilienne que les putschistes se rendent maîtres du Brésil en moins de quarante-huit heures. La flotte envoyée par les États-Unis ne sera pas utile : les navires sont rapatriés dans leurs ports d'attache sans avoir servi. Ironie suprême quand on sait le sort qui sera réservé aux syndicats par la junte militaire, des dirigeants syndicalistes, formés au sein de l'American Institute for Free Labor (AIFLD), participent au coup d'État, notamment en incendiant le siège du parti communiste brésilien. Le président Goulart se refuse à appeler ses partisans à l'insurrection et fuit en Uruguay. Il décédera le 6 décembre 1976 en Argentine, probablement victime d'un assassinat mené dans le cadre de l'opération Condor. Un article du Reader's Digest, d'une rare malhonnêteté, commentera ainsi le coup d'État tout juste accompli : «Rares sont les pays à avoir frôlé d'aussi près le désastre, et à l'avoir évité, comme le Brésil lors de sa récente victoire sur la subversion rouge. La campagne pour la domination communiste, marquée par la propagande, l'infiltration et la terreur, était proche de son but. Une reddition totale semblait inévitable - jusqu'à ce que le peuple crie «Non !»»

Le maréchal Branco, chef d'état-major de l'armée de Terre, est désigné président intérimaire par le Congrès le 15 avril. Les syndicats sont réprimés, les grèves interdites, les partis politiques sont abolis de même que la liberté de la presse, des dizaines de milliers d'opposants seront arrêtés et envoyés dans des centres de tortures, des milliers d'indigènes seront déplacés de force et des centaines de paysans pauvres s'opposant aux riches propriétaires qui s'accaparent des terres qu'ils ne cultivent pas seront assassinés. Si la dictature militaire s'achève officiellement en 1985 avec l'élection à la présidence de Tancredo Neves (qui meurt cependant peu avant d'être investi et est remplacé par son vice-président José Sarney), la junte a pris garde de faire voter en 1979 une loi d'amnistie garantissant l'impunité aux tortionnaires. Cette loi est toujours en vigueur en 2025. C'est ce qui s'appelle savoir protéger ses arrières...

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